Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

 

 

Mémoire permettant l’obtention de la certification Master Class

« Culture de l’Innovation »

des Mardis de l’Innovation

 

Georges Duhamel, un écrivain innovant

premier médecin de guerre à relater les faits réels

« J’ai recréé cette souffrance pour qu’elle ne risquât point de périr » 

Vie des Martyrs

Civilisation (prix Goncourt 1918)

 

 

 

Présentation de Georges Duhamel (1884-1966)

 

L’œuvre littéraire de Georges Duhamel, forte de plus d’une centaine d’ouvrages (voir par exemple à ce sujet le recueil ‘Les écrits de Georges Duhamel’ de Marcel Saurin (répertorie les différents ouvrages jusqu’à l’année 1951) représente une diversité et une richesse majeure. Ecrivain français de tout premier plan durant plusieurs décennies (prix Goncourt en 1918, secrétaire perpétuel de l’Académie Française, Directeur de l’Alliance Française, inventeur du terme ‘société de consommation’…), son succès déclina durant les années 50 pour tomber aujourd’hui dans le quasi-anonymat !

 

Georges Duhamel a tout aussi bien écrit des poèmes (au tout début de sa carrière d’écrivain), des pièces de théâtre, des essais, souvenirs de voyage, romans et romans fleuves, récits des temps de guerre… Dans ce mémoire, je m’attacherai uniquement à parler de cette dernière catégorie de littérature, représentant alors une innovation pour un médecin.

 

De formation médicale et biologiste, Georges Duhamel fut amené à pratiquer la chirurgie à proximité du front durant la première guerre mondiale. La littérature ‘témoignage’ de son vécut (principalement ‘Vie des Martyrs’ et ‘Civilisation’, exemples d’innovations que nous étudierons ici), en plus d’une très abondante correspondance (particulièrement bien conservée et référencée, voir références en fin de document) avec sa femme et ses amis, nous apportera matière à étudier.

 

---------------------

 

Ces lignes pour apporter quelques précisions sur l’auteur :

 

En décrivant la vie d’une famille avec la Chronique des Pasquier (dix volumes écrits entre 1933 et 1944 représentant son œuvre la plus célèbre), Georges Duhamel a dépeint la vie de toute une époque, telle que l’aurait pu faire un historien. Au sujet de ce roman-fleuve, Georges Duhamel a écrit dans Vie et Mort d’un Héros de Roman (page 144) cette devise qui a orienté son récit et que j’ai fait mienne : « Je sais que l’histoire d’un succès ressemble beaucoup, ressemble longtemps à l’histoire d’un échec et que ‘toute victoire a goût d’amertume’ ».

 

Ambassadeur de la littérature française dans le monde, élu à l’Académie Française en 1936 (et secrétaire perpétuel en 1942), Georges Duhamel s’opposa au gouvernement de Vichy et défendit l’honneur et l’intégrité de l’Académie (page 285 et suivantes de l’ouvrage ‘Des Siècles d’Immortalité’ d’Hélène Carrère d’Encausse). L’action de Georges Duhamel a également été qualifiée de « la plus dangereuse contre-offensive déclenchée contre la propagande hitlérienne » durant cette même période (Le Livre de l’Amertume – page 292).

 

L’on trouvera souvent référence à l’Abbaye de Créteil dans ce document. Il s’agissait d’un phalanstère qui a fonctionné entre 1906 et 1908, monté par Georges Duhamel et cinq autres ‘poètes’ suite au poème ‘Je rêve l'Abbaye’ de Charles Vildrac (également membre de l’Abbaye, qui épousera l’une des sœurs de Georges Duhamel et qui créera par la suite la première galerie d’art).

 

 

Quelques dates marquantes de la vie de Georges Duhamel:

 

1884 : naissance

1936 : Elu à l’Académie Française

1906-1908 : Abbaye de Créteil

1937 : Elu à l’Académie de Médecine

1918 : Prix Goncourt avec Civilisations

1937 : Président de l’Alliance Française

1935 : Directeur du Mercure de France

1966 : décès

 

 

 

Naissance du projet : Qui, Où, Pourquoi, Contexte

 

Engagé volontaire dès 1914 à l’âge de 30 ans, Georges Duhamel, alors jeune marié, occupe les fonctions de chirurgien pendant quatre ans, dans des situations souvent très exposées. Alors qu'il exerce près du front de Champagne en 1915, il décide de raconter les épreuves que les blessés subissent. Deux romans naitront de cette expérience, d'une part Vie des Martyrs paru en 1917, est un recueil de récits qui connaitra un certain succès. D'autre part, Duhamel entreprend la rédaction de Civilisation, livre témoignage sur les ravages de la guerre. Sorti en 1918, ce livre reçoit le prix Goncourt cette même année.

(inspiré de http://lagrandeguerre.cultureforum.net/t50945-georges-duhamel)

Les chiffres de plus de 4.000 blessés soignés et 2.300 opérations chirurgicales réalisées par Duhamel durant la première guerre m’ont été avancés, sans que je puisse trouver de preuves à ceux-ci.

---------------------

Georges Duhamel nous explique lui-même dans ‘Entretiens dans le Tumulte’ chapitre 12 les raisons qui l’ont amené à réaliser ce témoignage :

« La littérature –cette éloquente littérature que Verlaine étranglait avec un sourire- la littérature croît et prospère loin des faits. Dans l’atmosphère des actes et de la vérité, la littérature s’étiole et dépérit. L’éloquence agonise, mais la parole reste : elle suffit pour exprimer l’âme.

  - En général, nous dit le toubib, les gens qui meurent ne songent pas à travailler pour l’histoire. Ils ne s’occupent que de mourir, et c’est assez absorbant. Ils disent : ‘donnez-moi seulement un peu d’eau…’, et le littérateur traduit cela en français par : ‘Vivent la cause du droit et la liberté des peuples !’.

[…]

Beaucoup ne disent rien quand ils souffrent, et rien davantage quand ils meurent. Malheureusement, l’histoire est un recueil de paroles et non point de silences. Pourquoi le silence ne laisse-t-il pas de traces ?

[…]

Et puis, on ne sait plus rien, on ne saura plus jamais rien avec ces pompeux fabricants d’Histoire. Léonidas, d’Assas, le jeune Bara, et tant d’autres, ont peut-être dit des choses toutes simples, bien plus fortes, bien plus belles encore que celles que leur imposent les scribes. Pour Cambronne, la question semble jugée, et chose curieuse qui serait à décourager l’éloquence, la mémoire du fier bonhomme n’y a rien perdu ».

---------------------

 

J’introduis ici de brefs rappels historiques, qui permettront de mieux comprendre la situation dans laquelle se trouvait l’auteur –et ses lecteurs- à l’époque :

-         Avant 1914, les conflits armés étaient brefs dans le temps. Si on n’habitait pas sur le champ de bataille ou sur le trajet de l’armée ennemie, que l’on n’était soi-même pas militaire, on ne craignait pas de se faire tuer. De plus, il était considéré que  « La guerre n'est qu'un prolongement de la politique par d'autres moyens » Carl von Clausewitz (1780-1831). La première guerre mondiale mettra un terme à ces ‘habitudes’ et surprendra populations, politiciens et militaires.

-         En 1914, le cinéma était ‘tout jeune’. Le public ne s’imaginait pas qu’il était possible de réaliser de la fiction. Il était présenté des pseudos-documentaires filmés présentant le soldat qui revenait de permission, tout joyeux de retrouver le front et ses camarades-militaires !...

 

 

Albert Herter (1871-1950) Le Départ des Poilus

 

Albert Herter (1871-1950)  Le Départ des Poilus 2 Août 1914 – fresque exposée à la Gare de L'Est

 

 

 

Objectifs clés de l’auteur :

 

«  J’ai recréé cette souffrance pour qu’elle ne risquât point de périr »

 

« J’ai composé, pendant la guerre, un certain nombre de récits pour affirmer ce qui me semblait alors la seule certitude indiscutable, l’unique réalité parfaite, la souffrance des hommes. J’ai recréé cette souffrance pour qu’elle ne risquât point de périr

Je pense que mes anciens blessés, s’ils lisaient aujourd’hui leur propre histoire, la reconnaîtrait rarement. (Alors, ‘ici Goethe se trompe ?’. Non. Je suis un contemporain, je suis le comptable. J’ai veillé des gens endormis. Je connais, mieux que le patron, les livres de la maison, les livres de la souffrance. Que si l’on s’obstinait d’ailleurs à me jeter en contradiction, je ne résisterais pas. Je cherche, je ne dispute guère) ». 

(Remarque sur les Mémoires Imaginaires, chapitre 16)

Georges Duhamel nous explique dans « La Pesée des Ames », relatif à ses mémoires de la première guerre mondiale :

« Avec beaucoup d’humilité, je commençai de narrer les histoires de blessés que j’avais soignés depuis le début de la guerre et dont les actes, les paroles ou la caractère me semblaient exemplaires. Je me donnais pour règle de ne pas céder, au moins dans ces premiers essais, aux tentations de la fable, de ne rien ajouter à cette simple et majestueuse vérité, de ne prendre avec elle aucune des franchises ordinaires du conteur, sinon celle, primordiale, qui consiste à ne pas tout dire.

Il n’y a donc aucune invention dans ces premiers récits de guerre. Il m’est arrivé parfois de déguiser les noms propres et c’était par respect pour les familles qui pourraient lire mes récits et connaître ainsi le martyre de leurs enfants. Je n’avais pas tort d’agir de cette manière. En 1923 ou 24, j’ai raconté brièvement l’histoire d’un jeune officier que j’avais vu, sous Verdun, juste la veille de sa mort. J’avais donné son nom. J’ai reçu, peu de jours après, une lettre de son père, lettre pleine d’angoisse, d’interrogations, de tristesse ».

« Consignant son expérience dans ’Vie des Martyrs’ et ‘Civilisation’, Duhamel traduit par l’opposition des deux œuvres les sentiments du témoin, partagé entre la pitié et l’horreur, le désespoir et la révolte, le septicisme et l’admiration. Il n’est ‘pire ambiguïté au monde’ que l’angoisse ». (La Sagesse de Duhamel – Arlette Lafay).

 

 

Les personnages :

   

 

-         Georges Duhamel : narrateur dans Vie des Martyrs, médecin

-         Le personnel soignant

-         Les blessés : narrateurs dans l’ouvrage Civilisation

-         Les familles des blessés (ou des morts)

-         Quelques visiteurs de blessés : La Dame en Vert (Civilisation)…

-         Très peu de personnages politiques ou militaires. Les récits restent toujours centrés autour des combattants, dans leurs cercles de contacts immédiats, de leurs vies quotidiennes.

De façon synthétique, nous pouvons dire que les personnes impliquées sont les français, dont nous trouverons ici des portraits particulièrement poignants.

« La connaissance du mal n’est donnée au narrateur que pour lui faire prendre conscience de son impuissance et le condamner à porter en lui une certitude ‘qui glace, dès le germe, tout projet, toute intention’ (Civilisation)[…] Par la mystique de la passion, Duhamel réinvente même, en la personne du narrateur, en lui épargnant la mort charnelle, l’image du Dieu souffrant et torturé, honni par le prophète germanique [Zarathoustra] : Dauche ‘devait mourir, il allait mourir ; mais un autre que lui était, en quelque sorte, chargé de son agonie […]. Chose invraisemblable, j’avais l’air d’être l’homme frappé et il semblait, lui, l’homme dans la pleine possession de ses forces. […] je vivais pour lui les affres de la mort ». (Arlette Lafay - La Sagesse de Georges Duhamel, chapitre 2, page 217).

Il n’est donné pratiquement aucune information par Georges Duhamel sur « l’ennemi » sauf à quelques très rares descriptions telles que, par exemple, dans la chapitre ‘A Verdun’ de la Vie des Martyrs.

Georges Duhamel utilisera cette même ‘technique’ de ‘taire l’ennemi’ dans son ouvrage Lieux d’Asile, écrit en 1940, relatant d’autres souvenirs, toujours en temps que médecin, durant la période du début de la seconde guerre mondiale. Ce livre fut saisi et condamné par les allemands dès sa première sortie sous l’occupation. « ‘Dites seulement un mot de nous, insinuaient ces juges cauteleux, et nous vous laisserons paraître.’ C’était en même temps un piège et une vengeance. Je haussai les épaules et mon ouvrage fut condamné ». Citation de Georges Duhamel en introduction de Vie des Martyrs.

Je profite de ce mémoire pour remercier ici les personnes qui, peut-être au péril de leurs vies, ont réussi à sauver un exemplaire de cet ouvrage (Lieux d’Asile) et ont permis de nous le faire remonter.

Georges Duhamel ne présentera jamais ni haine, ni soumission, vis-à-vis de l’adversaire.

 

Dynamique du projet : grandes étapes, dimensions humanistes

 

Je ne cite ici que quelques ouvrages de Georges Duhamel relatifs aux relations et conflits internationaux, en liens directs avec ses livres de guerre. De plus, j’omets volontairement fictions, essais, pièces de théâtre… sans rapport avec l’objet du présent mémoire.

Vie des Martyrs et Civilisation, comme je l’ai indiqué précédemment, représentent les premiers livres écrits par un médecin, depuis les zones de combats. Outre les descriptions, légères mais précises, des blessures et des traitements appliqués, le côté humain sera prépondérant. ‘La dame en vert’ (Civilisation) nous en est un parfait exemple.

Je ne rentrerai pas ici sur les avancées réalisées par la médecine durant la première guerre (traitement de la gangrène gazeuse…) ou par le fonctionnement de l’autochir (antenne médicale avancée mobile décrite par l’auteur). Ces différents points n’étant pas le sujet de ce mémoire (bien que ce soient là de réelles innovations).

 

Georges Duhamel - couverture Omnibus

Georges Duhamel - couverture Civilisation

Georges Duhamel se trouve à gauche sur la photo

 

 

 

1917 : Vie des Martyrs

Georges Duhamel est narrateur direct de ce qu’il observe. « L’imagination n’a rien à faire en ce temps. Il n’y a qu’à prendre dans le vrai » Georges Duhamel (carnets de juillet 1914).

« C’est au début de l’hiver 1915, alors qu’affluaient dans l’autochir 9/3 où il avait été affecté, les blessés du front de Champagne, que le médecin-chirurgien Georges Duhamel entreprit de narrer l’histoire des blessés auxquels il prodiguait ses soins. Deux années lui furent nécessaires pour écrire ‘Vie des Martyrs’, un petit livre apparemment très simple où il voulut se faire l’humble secrétaire des soldats

[…]

Paru en 1917, ‘Vie des Martyrs’ fut apprécié immédiatement par tous ceux qui eurent le redoutable privilège de participer aux combats comme le témoignage le plus fidèle sur ce qu’ils avaient vu et vécu. Aux médecins mêmes, il apportait une révélation : une vérité qu’ils connaissaient sans le savoir.

[…]

L’originalité de Duhamel tenait essentiellement aux vertus d’un langage capable de communiquer l’incommunicable : une expérience qui, d’ordinaire, ne se raconte pas, qui peut seulement se vivre, celle du médecin, témoin de la douleur de la mort. »

(Arlette Lafay – ‘La mort de Bride’ – Cahier de l’Abbaye de Créteil de novembre 1994)

 

1918 : Civilisation

L’écrivain devient un narrateur extérieur à la scène

« L’auteur de Civilisation est un grand blessé de la guerre, au sens spirituel […] un homme qui n’a jamais guéri de ce qu’il a vu pendant quatre années ».

(François Mauriac, article ‘Notre ami Duhamel’ paru dans le Figaro du 22/09/1935)

Georges Duhamel termine son livre en écrivant : « Si la civilisation n’est pas dans le cœur de l’homme, eh bien ! elle n’est nulle part » a été pour lui un facteur d’optimisme qui a dynamisé l’ensemble de son œuvre. « Cette foi inébranlable dans la sagesse de l’homme, héritée de la tradition humaniste, s’est exprimée dans ses romans, mais surtout dans ses nombreux essais et conférences. ».

(Florence Callu – Georges Duhamel et l’idée de civilisation)

« Ce livre est un témoignage sur les ravages de la guerre. Il décrit les absurdités administratives et le renversement des valeurs morales ».

(Laurence Campa - Le Goncourt de la paix)

 

Suites de l’innovation :

 

Georges Duhamel mit un terme à sa carrière scientifique (médecin-biologiste) pour se consacrer après guerre entièrement à l’écriture sous différentes formes et à la défense d’une civilisation à visage humain, avançant l’idée d’une civilisation construite sur le cœur de l’homme et non sur le progrès technique.

Nombre d’articles et de conférences de Georges Duhamel de l’entre-deux guerres seront rassemblés sous divers titres (‘Mémorial de la guerre blanche’…) ainsi que ses souvenirs de voyage (‘Le Voyage de Moscou’, ‘Scènes de la vie future’…) période qui constitue également celle de ses plus grands succès publics (romans-fleuves ‘Vie et Aventures de Salavin’ et ‘Chronique des Pasquier’).

Georges Duhamel deviendra dès l’immédiate après-guerre, grâce principalement à Civilisation, l’un des auteurs les plus renommés de l’époque. Il profitera de sa nouvelle notoriété pour communiquer sur son idée de civilisation et publiera, dans le sillage direct de ses premiers écrits de guerre différents ouvrages dont, entre autres :

 

En 1919 : La possession du monde

Ouvrage commencé en 1917, « La possession du monde, défense de la vie à l’adresse des jeunes générations » (Laurence Campa, Cahiers de l’Abbaye de Créteil n°27)

Georges Duhamel fait part de ses craintes après l’armistice et explique pourquoi il ne pense pas que les conditions soient réunies pour pouvoir connaître une paix durable :

« On ne manquera pas de nous dire que la guerre doit précisément provoquer l’avènement d’un monde nouveau, qu’elle achète dans le sang et la flamme l’élévation morale nécessaire à une paix féconde et définitive. Nous ne pouvons pas partager cet optimisme d’éloquence officielle. Ce n’est pas la pratique des besognes meurtrières qui ouvre aux hommes le chemin de la justice et qui les convertit aux bonnes mœurs ». (‘La possession du monde’ page 229)

 

La même année : Entretiens dans le tumulte

Recueil d’articles parus dans L’Eclair entre mai 1918 et juillet 1919

Georges Duhamel a pris conscience des obstacles à la paix et du terrain favorable au retour à la guerre « Il n’y a rien de changé à la façon des peuples de régler les grandes choses humaines ».  

Livre composé de chroniques à la frontière de l’essai et du récit, reproduisant pour certaines des dialogues que l’on imagine recréés à partir de conversations de Duhamel avec ses camarades. L’ouvrage confirme l’impression de pessimisme qui se dégage des pages de ‘La possession du monde’.

« L’équilibre européen est affreusement illusoire, et les reîtres vont rester à leur poste. Ils vont piétiner un peu, bâiller et faire des poids en attendant que leur jour revienne […] Etrange ! Etrange ! La race des gladiateurs et des reîtres n’est pas éteinte, et, point d’avantage, hélas ! la race de ceux qui savent les utiliser ». (‘Entretiens dans le tumulte’ page 229)

 

En 1920 : Elégies : recueil de poèmes. Voir par exemple ‘la Ballade de Florentin Prunier’, soldat blessé, que sa mère est venue rejoindre dans l’hôpital militaire :

Il a résisté pendant 20 longs jours

Et sa mère était à côté de lui

Il a résisté, Florentin Prunier,

Car sa mère ne veut pas qu’il meure

[…]

Il dit : ‘Voilà la toux qui prend mes forces’

Elle répond : ‘Tu sais que je suis là !’

Il dit : ‘J’ai idée que je vas passer’

Mais elle : ‘Non ! Je veux pas, mon garçon !’

[…]

Elle a laissé aller un peu sa tête,

Elle a dormi un tout petit moment ;

Et Florentin Prunier est mort bien vite

Et sans bruit, pour ne pas la réveiller.

 

Georges Duhamel écrira par la suite :

 

1928 : Les sept dernières plaies inspiré du « cauchemar obsédant de la guerre ».

« En épuisant la tristesse et l’horreur des années 1914-1918, ces souvenirs fixent les images du désespoir et de l’espérance du temps présent. Dans la mesure où le ‘faiseur de miracles’ [le médecin] a soulagé les souffrances, soigné les blessures, il peut tout espérer ». (‘Sept dernières plaies’).

« J’offre ce témoignage, sûr qu’ils n’en feront aucun profit, aux gens qui écrivent l’histoire.

Les paroles que l’on prête aux morts ne valent pas les aveux des vivants […] Mais pour contenter ma conscience, je rapporte ces derniers mots tombés de votre bouche, ces mots que vos parents mêmes ne connaissent peut-être pas ». (extrait de ‘Jeunes Soldats’, (‘Sept dernières plaies’).

 

1938 : Mémorial de la guerre blanche

« J’ai rassemblé, dans ce petit ouvrage, un certain nombre d’écrits composés de juillet à novembre 1938, pendant la scandaleuse crise de délire où l’Europe s’est trouvée en quelque sorte contrainte et dont, après des mois, elle demeure encore pantelante et honteuse.

Quand mon livre paraîtra, les nations européennes seront, sans nul doute, engagées dans quelque nouvelle chamaille…

Qu’importe ! Je m’en voudrais de ne pas laisser, fût-ce en vain, un témoignage précis des réflexions qui furent les miennes pendant cette confuse tragédie que je nomme ‘la guerre blanche’ et qui, tout comme l’autre guerre, je veux dire la sanglante, engendre le désordre, fait des victimes, allume des haines, laisse des ruines… ». (Introduction de ‘Mémorial de la guerre blanche’)

« Pendant les treize années qui ont précédé l’avènement d’Hitler, il [Georges Duhamel] s’était fait l’apôtre de la réconciliation avec l’Allemagne, exigeant que ‘ce grand peuple soit traité de façon honorable’, haranguant cordialement sa jeunesse et cherchant à gagner ses intellectuels : quelle douleur pour lui de constater, en 1938, que ‘l’Allemagne nationale-socialiste ne songe pas à la paix et même ne veut pas la paix’ ». (‘Georges Duhamel’ – Pierre-Henri Simon)

 

1945 (écrit en 1940) : Lieu d’asile

« J’ai composé ce récit en 1940, à la fin de l’été. La France était encore reployée sur sa douleur et frappée de consternation. Nous regardions avec étonnement les ruines laissées par les batailles de juin ; nous parlions de l’exode, nous autres, gens rassis, comme d’une aventure étrange et presque incompréhensible. C’était le temps que les moralistes de la nouvelle école enseignaient aux Français à s’enivrer de leur propre mépris.

J’avais, de mai à juillet, soigné dans une ville de l’ouest, cinq à six cents blessés civils ramassés au long des routes, dans les champs, dans les bourgs. Il me parut opportun de raconter leur histoire pour montrer du moins à mes compatriotes, et peut-être au monde entier, que les Français de l’année 1940 n’étaient point indignes de leurs pères, les hommes de 1918, et qu’ils savaient, eux aussi, regarder le malheur en face ».  (Introduction de ‘Lieu d’asile’)

 

1949 : Chronique des saisons amères 1940-1943

« Ces pages, où se trouvent assemblées des souvenirs, des commentaires, des éloges, des méditations, des exhortations et des plaintes, je ne vais point affirmer qu’elles relatent les faits et les pensées selon l’ordre du temps…

Mais elles veulent, quand même, dire quelque chose de nos soucis, de nos souffrances, de nos remembrances en ces jours d’épreuve. Elles ne suivent pas le temps, jour après jour, mais elles forment un témoignage sur ce temps. Elles ont été, pour la plupart, écrites à la pression des événements et c’est en quoi je peux, sans abuser du terme, leur donner le titre de chronique. Ce que je dis ici, c’est ce que j’ai voulu dire et ce que j’ai pu dire, soit à mes compatriotes, soit aux étrangers attentifs qui considèrent avec sollicitude les comportements d’un grand peuple malheureux ». (Introduction de ‘Chronique des saisons amères’)

 

Apports des écrits de guerre aux lecteurs

 

Que nous ont apporté les ouvrages ‘Vie des Martyrs’ et ‘Civilisation’ ? Comment peut-on se rendre compte de leurs apports au quotidien, près d’un siècle après leurs parutions ? Quelques témoignages, de différentes époques, vont pouvoir nous éclairer.

 

A l’époque de la sortie des livres :

Je ferai appel, pour illustrer l’impact des écrits de guerre de Georges Duhamel sur la population à l époque de la sortie de ‘Vie des Martyrs’ et de ‘Civilisation’, au témoignage en 1970 de Maurice Genevoix (1890-1980, secrétaire perpétuel de l’Académie Française), faisant part de ses souvenirs de l’époque (l’article en question est effectivement paru dans le journal L’Europe Nouvelle en janvier 1918) :

« Vinrent la guerre et ses épreuves, les blessures, l’hôpital et les loisirs forcés, bien réels, que laissaient les pansements et la table d’opération. Libéré des programmes et des échéances scolaires, sorti une fois pour toutes des paisibles rails sorbonnards par une ‘distraction’ sans appel, je me jetai à une distraction neuve : fixer une expérience et un témoignage.

Je ne rappelle ces souvenirs que pour donner à entendre la réceptivité particulière du lecteur que j’étais devenu. Engagé jusqu’au cou dans une réalité qui continuait de nous tyranniser, muni, pour cause, et jusqu’à en être accablé, de références irrécusables, il ne pouvait être question pour un soldat qui s’était battu de curiosité pure et simple, mais d’abord d’une certaine vérité.

Nombreux déjà, depuis le Gaspard de René Benjamin et le Feu d’Henri Barbusse, les livres de guerre continuaient de paraître à une cadence qui ne se ralentissait point. Personne ainsi, pour peu qu’il le voulût, qui ne pût se donner le spectacle d’une vraie bataille, d’un combat de nuit, d’un bombardement lourd. Mais qu’elle puissance de sympathie eût permis, à qui ne savait pas d’avance, d’éviter les pires malentendus ? A retrouver dans les relations des combattants, n’eût-ce été que pour une part d’eux-mêmes, les hommes qu’ils étaient naguère, le timbre de leur voix vivante, leur façon de grogner, de sourire, d’être jeunes, de regretter et d’espérer quand même, comment ceux qui ne savaient pas eussent-ils pu ne point les méconnaître ?

Car il s’agissait bien, cette fois-là plus que jamais, d’une expérience ‘charnelle’, comme eût dit le vivant Péguy. D’autres l’ont redit depuis :’celui qui n’a pas compris avec sa chair, celui-là ne peut vous en parler’. Ce drame de la souffrance, de la chair martyrisée, qui eût pu en être mieux instruit qu’un jeune médecin d’une ambulance ou d’un hôpital de l’avant ? Mais pour en ‘parler’ ainsi, il fallait être Georges Duhamel.

[…]

Je dis mon admiration en un article que publia, je m’en souviens, L’Europe Nouvelle… »

 

Dans un passé plus récent :

Dans un passé plus récent (année 1986), nous avons pu lire dans l’ouvrage ‘1916’ édité par le Service Historique de l’Armée, la préface d’Alain Decaux. Celle-ci est on ne peut plus explicite : « Cette guerre, ce sont les écrivains qui l’ont vécue qui me l’ont révélée, Dorgelès, Barbusse, Duhamel et bien d’autres ».

 

 

Aujourd’hui :

 

Je cite ici, en premier lieu, un fait de guerre relaté par Georges Duhamel, puis un article de presse datant de quelques semaines à peine, sur le même sujet. Le ministre des Anciens combattants Kader Arif a-t’il eu connaissance du ‘témoignage’ de Georges Duhamel ?

« J’ai longtemps conservé, après la guerre, un petit dossier concernant un jeune sous-lieutenant qui avait eu les jambes brisées dans la bataille, mais qu’on avait pu ramener à l’arrière et qui fut bien étonné d’apprendre qu’il allait être jugé pour abandon de poste. Cette affaire date, en vérité, de l’année 1917 et elle ne se passa pas dans le secteur où je me trouvais. Le malheureux fut jugé, condamné à mort, ficelé sur son brancard, placé le long du mur, debout, et fusillé. J’ai pensé mille et mille fois à ce drame, à cette iniquité, avec une indignation colorée de désespoir. ‘Faire des exemples’, c’était alors le mot d’ordre. Je rêvais d’une autorité qui ne consentirait jamais à tomber dans la barbarie.  J’étais incorrigible, sur ce point, et je suis incorrigé ».

(Fait relaté par Georges Duhamel dans La Pesée des Ames - chapitre 6, page 123) 

 

Article paru dans Le Figaro le 9 novembre 2012 : Un fusillé de 1914 réhabilité

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/11/09/97001-20121109FILWWW00472-un-fusille-de-1914-rehabilite.php

« Le ministre des Anciens combattants Kader Arif a annoncé  dans une interview à La Croix qu'il avait décidé d'attribuer la mention "Mort pour la France" à un soldat français fusillé en octobre 1914 après avoir été accusé de désertion. " Les fusillés ont toute leur place dans l'histoire de notre Nation, ainsi que l'ont rappelé Lionel Jospin en 1998 et Nicolas Sarkozy en 2008 et il nous appartient aujourd'hui de poursuivre ce travail de mémoire ", a dit Kader Arif à la veille des commémorations de l'armistice du 11 Novembre 1918. "C'est pourquoi j'ai décidé de faire un premier geste, poursuit le ministre des Anciens combattants, en attribuant la mention  Mort pour la France  à Jean-Julien-Marie Chapelant", originaire d'Ampuis (Rhône).


Ce sous-lieutenant du 98e régiment d'infanterie avait été fusillé le 11 octobre 1914 dans la Somme, après avoir été condamné par un conseil de guerre spécial du régiment pour désertion. Le sous-officier avait été blessé par balle à la jambe quatre jours auparavant, avant d'être, assurait-il, fait prisonnier et de s'évader. Il avait été passé par les armes après avoir été installé sur un brancard improvisé adossé au poteau d'exécution.


Le père du fusillé avait lutté toute sa vie pour tenter de le faire réhabiliter. Après un combat judiciaire d'une dizaine d'années, la Cour suprême de justice militaire avait en juin 1934 maintenu la décision de 1914. Le nom de Jean-Julien-Marie Chapelant avait pourtant été inscrit sur le monument aux morts d'Ampuis où il figure toujours. "La question, c'est  Est-ce que c'est une vraie réhabilitation? . Pour moi, le reconnaître comme quelqu'un qui est +mort pour la France+, c'est le réhabiliter", a dit à l'AFP Gérard Banchet, le maire d'Ampuis, commune viticole (Côte Rôtie) à une quarantaine de kilomètres au sud de Lyon. " Dimanche lors de la cérémonie du 11 Novembre, a-t-il ajouté, je vais parler spécifiquement de cette excellente nouvelle ". »

 

Bibliographie non-exhaustive et citation des sources

 

-         Vie des martyrs – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1917

 

-         Civilisation – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1918

Prix Goncourt 1918

 

-         La possession du monde – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1919

 

-         Entretiens dans le Tumulte – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1919

 

-         Elégies – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1920

 

-         Le voyage de Moscou – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1927

 

-         Vie et aventures de Salavin – Georges Duhamel

5 volumes

Parus au Mercure de France entre 1927 et 1932

 

-         Les sept dernières plaies – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1928

 

-         Scènes de la vie future – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1930

 

-         Chronique des Pasquier – Georges Duhamel

10 volumes

Parus au Mercure de France entre 1933 et 1944

 

-         Remarques sur les Mémoires Imaginaires – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1934

 

-         Vie et Mort d’un Héros de Roman – Georges Duhamel

Paru chez Paul Hartmann en 1937

 

-         Mémorial de la guerre blanche – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1938

 

-         Lieux d’asile – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1945

 

-         Chronique des saisons amères – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1949

 

-         La pesée des âmes – Georges Duhamel

Paru au Mercure de France en 1949

Quatrième livre (sur cinq) des mémoires de Georges Duhamel, époque 1914-1919

 

---------------------

 

-         Correspondance de guerre – Georges et Blanche Duhamel

Tome 1 (août 1914 – décembre 1916)

Paru chez Honoré Champion

 

-         Correspondance 1911-1946  Georges Duhamel – Jean-Richard Bloch

Cahiers de l’Abbaye de Créteil n°17 

 

-         Témoignages 1914-1919

Cahiers de l’Abbaye de Créteil n°24

 

-         Georges Duhamel – Pierre-Henri Simon

Paru aux Editions du Temps Présent en 1946

 

-         Les écrits de Georges Duhamel – Marcel Saurin

Ouvrage référençant les livres de Georges Duhamel écrits avant 1951

Paru au Mercure de France en 1951

 

-         Le livre de l’Amertume - Bernard Duhamel (fils ainé de Georges Duhamel)

Journal 1925-1956

Paru au Mercure de France en 1983

 

-         La sagesse de Georges Duhamel – Arlette Lafay (professeur de littérature à Paris XII)

Paru  aux Editions du Paris Minard en 1984

 

-         1916

Publié par le Service Historique de l’Armée, préfacé par Alain Decaux

Paru  chez Lavauzelle en 1986

 

-         Georges Duhamel et l’idée de civilisation

Bibliothèque Nationalede France en 1993

 

-         Georges Duhamel médecin-écrivain de guerre

Cahiers de l’Abbaye de Créteil – hors-série novembre 1994

 

-         Georges Duhamel parmi nous

Paru  aux Editions du Valhermeil en 2000

 

-         Laurence Campa (Maître de conférences à l'université Paris-XII) ‘Le Goncourt de la Paix’

Paru dans L’Histoire N°337 12/2008 page 30

 

-         Georges Duhamel ‘Ecrire la grande guerre’

Cahiers de l’Abbaye de Créteil n°27 – décembre 2008

 

 

-         Georges Duhamel ‘journaliste 1930-1940’

Cahiers de l’Abbaye de Créteil – n°30 – décembre 2011

 

-         Georges Duhamel ‘les saisons amères’ 1940-1945

Cahiers de l’Abbaye de Créteil – n°31 – décembre 2012

 

-         Des siècles d’immortalité, l’Académie Française 1635-…

Hélène Carrère d’Encausse

Paru aux éditions Fayard en 2011

http://fr.wikipedia.org/wiki/Civilisation_%28roman%29

 

Portraits de Georges Duhamel. Citons, entre autres :

   

http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Duhamel

http://lagrandeguerre.cultureforum.net/t50945-georges-duhamel

http://www.duhamel-abbaye-de-creteil.com/

http://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Duhamel/173015

http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/georges-duhamel

http://www.crid1418.org/temoins/2009/02/10/duhamel-georges-1884-1966/

 

Précision : les citations citées tout au long de ce document et renvoyant à des pages précises sont relatives aux éditions originales.

 

 

 

Remerciements

 

Je remercie les Mardis de l’Innovation pour l’organisation des cours (oh combien intéressants) du mardi et de m’avoir donné l’occasion de travailler sur l’œuvre de Georges Duhamel. Je peux affirmer ici que j’ai pris un très grand plaisir à la rédaction de ce document.

Je remercie également ici l’association des Amis de Georges Duhamel et de l’Abbaye de Créteil et ses membres qui, au travers des différentes animations organisées, de l’édition des cahiers et de nos nombreux et chaleureux contacts depuis de longues années (je pourrais même parler de décennies) m’ont permis d’acquérir cette érudition relative à l’œuvre de l’écrivain.

Je serais particulièrement heureux que ce mémoire puisse être publié afin d’aider à faire redécouvrir l’œuvre de Georges Duhamel.

 

 

 

 

Pour en savoir plus sur Georges Duhamel : http://0z.fr/kVx4P 

Pour me joindre : Philippe Castro exa2-line (at) hotmail (point) fr

 

Texte repris à l'adresse :

http://www.europeana1914-1918.eu/en/contributions/7808

http://www.europeana1914-1918.eu/en/collection/search?contributor_id=4579&qf[index][]=c

 

Partager cette page

Repost 0
Published by

Présentation

  • : Le blog de Philippe
  • Le blog de Philippe
  • : Philippe CASTRO, Responsable-Commercial dans une SSII spécialisée dans l'informatique scientifique.Enseignant en négociation commerciale dans les grandes écoles de commerce.Pratiquant passionné de moto et d'alpinisme. Elève-pilote d'avion (VFR).
  • Contact

Recherche